Les images d’Abderrahim Fakir, maintenu face contre terre par des policiers, nous ont immédiatement rappelé celles de George Floyd. Immobilisé en position ventrale, il appelle à l’aide, avant de ne plus respirer.
Abderrahim Fakir avait 42 ans. Né au Maroc, il vivait en Italie depuis son enfance et dirigeait une petite entreprise. Après plus de trente ans dans le pays, il attendait encore le renouvellement de son titre de séjour et traversait une période de grande souffrance psychique.
Sa mort survient dans un climat où les discours racistes et les attaques contre les personnes migrantes se banalisent. En Italie, l’extrême droite tente d’imposer dans le débat public la notion de « remigration ». Cette propagande attise une guerre entre les pauvres, banalise la perspective d’expulsions massives et fomente la haine contre les travailleuses et travailleurs étrangers.
La mort d’Abderrahim Fakir nous oblige également à interroger les effets de la précarité administrative, des difficultés économiques, de l’isolement social et de l’affaiblissement des services de santé mentale. Lorsqu’une crise psychique est traitée comme une menace pour l’ordre public, la police se substitue au soin. Cette logique frappe d’abord les personnes migrantes, racisées et précarisées.
Sa mort a suscité une importante mobilisation en Italie, au moment où le pays commémorait les vingt-cinq ans du G8 de Gênes. En 2001, Carlo Giuliani fut tué par un carabinier; à l’école Diaz et dans la caserne de Bolzaneto, des manifestant·es furent frappé·es et torturé·es. La Cour européenne des droits de l’homme a ensuite condamné l’Italie en raison des actes de torture commis à l’école Diaz et de l’incapacité du système juridique à sanctionner effectivement les responsables. Vingt-cinq ans plus tard, cette blessure reste ouverte.
Le cas Abderrahim Fakir est aussi devenu emblématique du nouveau « bouclier pénal ». Les policiers et secouristes concernés ont été placés dans le registre d’« annotation préliminaire » créé par le décret-loi du 24 février 2026. Ce mécanisme évite une inscription formelle comme personne mise en cause lorsqu’une cause de justification paraît manifeste. Il n’interrompt pas l’enquête, mais installe dès son ouverture une présomption de légitimité de l’usage de la force. Il s’agit d’un choix politique extrêmement grave, qui affaiblit le principe de responsabilité de celles et ceux qui exercent le monopole de la force publique et transmet un message de protection préventive face aux abus commis en uniforme, tandis que les victimes et leurs familles doivent lutter pendant des années pour obtenir vérité et justice.
Cette évolution ne concerne pas seulement l'Italie. En France, l'Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi instaurant une présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre. Elle s'inscrit dans une même dynamique politique de renforcement les protections juridiques accordées aux policiers, au risque de compliquer davantage la reconnaissance des abus et l'accès des victimes à la justice.
Pendant ce temps, à Bologne comme dans d’autres villes italiennes, les « zones rouges », les contrôles inter forces et les opérations dites « à haut impact » transforment les quartiers populaires en territoires sous surveillance, renforcent la stigmatisation et accroissent les risques de violence.
Nous ne pouvons pas dénoncer cette réalité en Italie tout en détournant le regard de la Suisse. La mort d’Abderrahim Fakir rappelle celle de Mike BenPeter, décédé à Lausanne en 2018 après avoir été immobilisé en position ventrale. Le 25 mai 2025, Michael Kenechukwu Ekemezie, ressortissant nigérian de 39 ans, est mort dans les locaux de la police municipale de Lausanne après son interpellation. Une procédure pour homicide par négligence a été ouverte afin d’établir les circonstances de sa mort et les éventuelles responsabilités.
En août 2025, la découverte de groupes WhatsApp dans lesquels des membres et anciens membres de la police lausannoise échangeaient des contenus racistes, antisémites, sexistes et discriminatoires a montré que ces faits ne peuvent être réduits à des incidents isolés. Ils révèlent des problèmes plus profonds de profilage racial, de recours disproportionné à la force et de culture institutionnelle.
La gestion policière des mobilisations genevoises doit aussi nous alerter. Après la manifestation No-G7du 14 juin 2026, plusieurs centaines de personnes ont été retenues pendant des heures dans une nasse policière au quai Wilson. Des plaintes pénales ont ensuite été déposées pour séquestration, contrainte et abus d'autorité. Par ailleurs, une pétition demandant l'interdiction du recours à la nasse à Genève a recueilli à ce jour plus de 3 000 signatures. Cette opération rappelle celle du 2 octobre 2025 sur le pont du Mont-Blanc, au sujet de laquelle AmnestyInternational a dénoncé un recours à la force illégal, injustifié et punitif.
L’Union Populaire exprime sa solidarité à la famille et aux proches d’AbderrahimFakir, ainsi qu’à toutes celles et ceux qui se mobilisent contre le racisme, les violences policières et l’impunité.
La sécurité ne se construit ni par la militarisation des villes ni par des mécanismes qui renforcent la protection de celles et ceux qui détiennent le monopole de la force publique. Elle se construit en réduisant les inégalités, en garantissant des droits, des soins et des services publics accessibles à toutes et tous, et en assurant que chaque abus soit examiné en toute indépendance, sans impunité.